Un bonhomme violet à la fourrure jaune.

Alors que le vacarme des combats était parfaitement audible dans le lointain, que les éclats d’obus et les sifflements des balles éventraient les palissades humaines, le bruit de certaines batailles était imperceptible, pour des observateurs situés à proximité des lieux. Pendant que les escouades de vaillants confédérés ou yankees tentaient de se frayer un passage sous les tirs croisés, utilisant les cartouches des camarades blessés ou tués, gisant sur une terre qui s’imbibait de sang, un pharmacien tentait de mettre au point un breuvage  qui boosterait le moral et les forces des troupes des belligérants.

Cet homme, c’était John Pemberton  qui mélangeait, ajoutait, testait, goûtait, remuait un mélange de noix de muscade, de caramel, de vanille, de jus de citron et d’hydrolat de feuilles de coca. Il obtenait alors un sirop noirâtre qui apaisait tous les maux de la Terre, de la neurasthénie aux maux d’estomac. Les gosiers devenaient très vite addicts à cette mixture. Devenue même source de conflit entre les soldats, si bien que pour en limiter les effets, il était préconisé de l’allonger avec de l’eau de Seltz

—Il  m’agace ce freluquet de pharmacien, maugréa William le tenancier du « Saloon Black and White ». Tous les soldats et maintenant les cow-boys filent derrière sa grange se remplir le tuyau de boisson et pendant ce temps, moi j’ai la caisse qui s’vide.

—Du goudron et des plumes pour régler le problème. Hoqueta Sam qui en était à la deuxième bouteille de single malt.

—Ch’uis ton homme William. Renchérit Raph, accoudé au zinc, recrachant un mélange de salive et tabac à même le sol. Mon frère, celui qu’est devenu curé, bin, il lit pas que des bondieuseries. Il fouine dans des bouquins de médecines naturelles.

—Et alors ? Rétorquèrent William et Sam.

—Y paraît qu’il a inventé un truc révolutionnaire pour les fracassés de la vie.

Raph savoura l’intérêt des deux hommes en faisant durer l’instant.

—Tu comptes nous l’dire ou t’en sais rien ? L’admonesta Sam.

—Ouais et en quoi ça va me remplir la caisse ton histoire ?

—Bin la potion de mon frère à cause de l’aloès du cap, la myrrhe et l’encens, peut soulager la  mauvaise circulation du sang ou les chocs émotionnels. Donc tu pourrais la fourguer aux bonshommes et aux bonnes-femmes voire les mioches. Plus de clients plus de pognon !

Enivrés par l’appât du gain, fusèrent moult idées pour conquérir plus de consommateurs et détrôner celui qui s’annonçait comme le Pape de la boisson noire et pétillante. Cependant, alors que les trois hommes fomentaient un plan pour évincer de la course au billet vert le pharmacien, un évènement inattendu allait changer le destin de cet élixir noirâtre. Par inadvertance, suite au rangement de la très ordonnée Madame Pemberton, le pharmacien pensant ajouter du sucre ajouta du bicarbonate de soude. Conjugué à l’acide phosphorique, il se produisit une réaction chimique en chaîne, qui échappa à l’homme de science. Sa grange lui servant de laboratoire, explosa le blessant  irrémédiablement à la cornée. Cela importait peu à John Pemberton, le plus grand préjudice étant la disparition en fumée de toutes ses recherches et surtout de la recette de la potion noire.

Cette perte fondamentale, désola Franck Robinson, comptable de son état avec des prédispositions graphiques, qui  venait de créer un logo rouge sur fond blanc pour promouvoir l’invention de Pemberton.

—Suis ruiné et infirme ! Se lamentait Pemberton  assis à une table du saloon. Ma formule envolée en fumée, comme ma femme qui s’est acoquinée du comptable Robinson.

Les trois compères, faussement compatissant s’étaient invités à sa table.

—Les femmes, comme la fortune, ça va, ça vient. William donne-nous un coup de ta gniole des grandes occasions, du temps que j’explique à notre futur associé, comment rebondir. Brailla Raph avec un clin d’œil appuyé.

—V’là l’topo mon gars. J’te « prête » la formule de mon frérot, et tu nous files à moi et mon pote 70% des bénéfices. 20 pour William qui sera le distributeur et 50 pour moi hein, chuis c’lui qu’apporte le jus quand même. Pis pour Sam bah conso gratis.

—Et  moi la clientèle.C’est quoi ton jus ? Interrogea Pemberton.

—Un truc na-tu-rel qui guérit le sang et les peines de cœur.

Le pharmacien hésita, fit mine d’hésiter. Chercha à marchander, mais Raph ne concéda rien.

—Alors marché conclu ? Demanda Raph.

—C’est d’accord, j’ai plus rien à perdre. Souffla Pemberton.

Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, ce sinistre offrit la part belle au frère de Raph. Celui-ci s’avéra un visionnaire en matière d’investissement et de gestion de l’affaire. Il imposa non seulement le breuvage santé mais aussi les couleurs de la marque: jaune et violet aux publicitaires du monde entier. Depuis chaque année, elles  envahissent les étals, les affiches et décorations au moment de noël, jusqu’au père Noël, appelé le bonhomme violet à la fourrure jaune.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa

2 Comments

  • Bonjour Mijo,

    J’ai bien aimé ta nouvelle. Ainsi tu concours dans l’écriture de scénario ? Honnêtement, j’ai un peu perdu le fil de notre plateforme ELS ayant été arrêtée 6 semaines durant pour raisons médicales ( changement de protocole de rééducation).
    Pendant toute la lecture de ta nouvelle, je pensais que tu allais nous amener vers l’invention de Coca Cola, recette tellement protégée par les deux frères, justement et inventeurs de la précieuse formule jamais imitée, au point qu’ils ne voyagent jamais dans le même avion (ai-je lu dans un article), de peur d’un crash dans lequel ils pourraient disparaitre en même temps. Ta nouvelle ne manque pas de sel. Elle a un tonus qui ne se perd pas au fil du texte. Mais qu’ai-je loupé (ou pas compris?) pour ne pas savoir de quelle la marque aux couleurs « jaune et violet » il s’agit ? Et surtout, ce qui avait transformé jusqu’aux sacro-saintes couleurs du père Noël ? Aurais-je droit à quelques éclaircissements? D’abord Bravo pour ce morceau de littérature plaisant et distrayant étant bientôt(?) pour le fin mot de l’histoire…
    A très bientôt sur la plateforme…

    • Hello Marie-Louise, suis navrée d’apprendre tes déboires de santé. J’ose espérer que tu as su surmonter ces écueils.
      Le texte est celui de l’uchronie. Un cauchemar pour moi cette écriture. Je préférais la première version qui n’était pas dans le thème vraiment de la nouvelle.J’ai donc dû remettre sur le métier.
      En revanche si tu veux me lire sur SHORT EDITION, tu cherches MIJO NOUMEA. J’i actuellement ATLANTE, en compétition. 🙂

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