Eau rage – Eau des espoirs.

Temps de lecture : 4 minutes

L’heure est grave. Le jardinier Gédô est consterné. La vision apocalyptique de son jardin transformé en un ramassis de végétaux fanés, desséchés, le laisse sans voix. Il a beau scruter son tuyau, pas la moindre goutte d’eau, pour arroser salades, tomates, fraises et poireaux. Il actionne encore et encore le mécanisme d’arrosage, clic clic clic. Rien ! Les canalisations n’ont pas résisté aux incendies qui ont ravagé la région. Il n’a pas les moyens d’investir dans des infrastructures d’acheminement d’eau de sa précieuse parcelle 15 qui recèle une importante réserve aquifère souterraine.

Il traîne son désarroi entre ses plates-bandes. Tente en vain d’apporter réconfort à Lady Laitue, ou à la Miss menthe aquatique. Avec cette canicule le jardin ne sera bientôt plus qu’un joli monticule de cendres ou de compost.

—Les braves gens n’aiment pas ceux qui suivent une autre route qu’eux ! J’ai choisi la permaculture pour faire la nique à ce géant de l’eau ALOVIE qui s’enrichit sur l’échine des agriculteurs.

— Baaaah oui, riposte Miss Batavia. ALOVIE ce n’est que Biiilevesées ! Baaaaratin de booonimenteur qui promet l’eau éternelle. Pour une légère transformation du génome de votre graine, hop vous détenez en vous-même la quintessence de vie : l’or bleu.

— Que vais-je devenir ? se lamente la menthe aquatique. Le soleil brûle mes jupons. Le réchauffement climatique altère mon délicieux parfum.

— Hélas, la pluviométrie qui n’a de cesse que de se réduire à peau de chagrin, ne va pas couler à notre secours ! bougonne Lady Laitue.

Gédô sent l’Amora lui monter au nez. Cette fois plus d’échappatoire, il déclare sur internet le sinistre de son exploitation maraîchère à la société d’assurance et d’investissement « CLAIR DE TERRE » succursale de ALOVIE.

« Votre demande a bien été prise en compte, un ingénieur agronome prendra rapidement contact avec vous pour un état des lieux des dégâts. Merci de la confiance que vous nous accordez. »

Gédô comprend à cet instant, que l’eau courante, claire, fraîche en abondance c’est révolu.

Dépité devant ce cuisant échec, Gédô comprend que son jardin amoureux est aussi dévasté que son jardin maraîcher. C’est « Waterloo morne plaine ». Il a sué sang et eau, nuit et jour, 7 jours 7 pour ce projet, sans une journée de repos, sans une soirée avec les gars des environs à badiner avec les filles.

Le lendemain, le puissant bruit d’une motocyclette se fait entendre dans sa propriété. Un nuage de poussière enveloppe l’engin et son conducteur. « FFFF, encore un roadtriper qui s’est perdu. Même pas fichu de lire une carte. » pense Gédô, agacé de cette intrusion intempestive.

Le motard tout de cuir vêtu, santiags aux pieds descend prestement de sa machine. C’est alors que la transformation s’opère. De la bougonnerie râleuse, Gédô se redresse, tente de gonfler ses pectoraux affaiblis par des heures de labeur. Lorsque le motard retire son casque une flamboyante chevelure tombe en cascade autour d’un regard menthe à l’eau.

—Bonjour, suis l’Agente agronome de CLAIR DE TERRE.

—Ah oui ! Bon… Bonjour, bredouille Gédô.

Gédô n’écoute plus. Il entend vaguement « capteurs d’eau dernière technologie, compatibles… ». Serait-elle compatible avec moi ? Moi j’ai les capteurs émotionnels qui clignotent au rouge. « Pour une utilisation pérenne de la réserve aquifère de votre parcelle15 ». Oui, je signe direct un CDI pour une utilisation pérenne de tes lèvres Beauté. L’agriculteur dévore des yeux cette apparition, il boit ses mots qui sonnent harmonieusement à ses oreilles, se berce des sons de sa voix.

—Donc, on est bien d’accord, vous nous cédez votre parcelle 15, nous prenons les travaux d’acheminement à notre charge et ne vous sera facturée tous les mois que votre consommation avec une augmentation de 3 % chaque année.

Gédô opine de la tête. Il est suspendu aux lèvres des yeux menthe à l’eau et avant qu’il puisse ouvrir la bouche…

— Mônsieur Gédô vous me suivez ? Vous me semblez ailleurs. Oh, oui je te suis où tu veux poupée !

—Comment ? euh, oui…poursuivez.

—Je crois que nous avons fini. Comment ? Déjà ! Non, encore un peu, parle –moi Bella. Fais vibrer tes cordes vocales que j’entende la musique de ta voix.

—Je signe où alors ?

—Nan ! Je reviens dans une semaine avec le contrat.

Puis la voilà qui enfourche sa motocyclette Harley Davidson et s’en va. Elle laisse Gédô pantois, fixant la ligne d’horizon où elle disparaît. Fff je reviens dans une semaine. Quel jour ? Quelle heure ?maugrée Gédô.

Les jours passent quand un texto surgit sur l’coup des onze heures.

« RDV mercredi en huit 15h00. Agente agronome. »

L’attente est insupportable pour Gédô qui se prend à vouloir la rappeler pour avancer le RDV. Mais que se passe-t-il ? Cette miss menthe à l’eau à la chevelure fauve envahit ses pensées nuit et jour. Il en rêve la nuit. La revoir devient un désir obsessionnel.

Enfin un SUV, stationne dans sa cour.

—Bonjour Mônsieur Gédô, (poignée de mains très froide) voici le contrat que nous avions évoqué.

Mais, qu’a-t-elle de changé ? Je la préférais dans sa tenue de cuir qui moulait ses deux coquilles de noix. Lui va pas ce genre working girl en tailleur-pantalon. Un pantalon par cette chaleur, quelle idée. Où est passée la rondeur de sa voix ? Et pourquoi ne fait-elle pas ce petit geste pour remettre sa mèche en arrière ? D’ailleurs pourquoi a-t-elle changé de coiffure ? Est-ce possible que son corps soit habité par une autre ?

—Voilà, vous paraphez chaque page et vous signez là en bas à gauche.

—Dites-moi, pourquoi n’êtes-vous pas aujourd’hui avec votre motocyclette ?

—Ah ! Ah ! Ma jumelle a encore joué les bourreaux des cœurs.

—Votre jumelle ?

—Oui, j’avais un rendez-vous amoureux avec mon fiancé pour un week-end Ardennais Belge. Pour ne pas perdre un contrat, ma jumelle m’a remplacée incognito. On a permuté nos rôles.

—Mademoiselle Agente agronome, j’ai passé un deal avec votre jumelle, aussi je permute ma décision. J’annule notre contrat. Je ne vous raccompagne pas vous connaissez le chemin.

 

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa

15 Comments

  • J’adore être suspendu aux yeux menthe à l’eau…

  • Oups…

  • Merci Chistian de ta visite. Qui n’aimerait pas à être suspendu à des yeux émeraude? menthe à l’eau? lagon?

  • Les grandes décisions tiennent à peu de choses ! Dans quel monde nous amènes-tu Mijo ! En tout cas, elle est bien agréable à lire cette nouvelle.

    • Bonjour Nadine, merci de ta visite. Oui je suis convaincue que cet or bleu sera au cœur de toutes nos préoccupations dans les 10 années à venir.

  • Tu en as fait une nouvelle bien originale de ces dix mots de la langue française ! J’ai bien aimé les jeux de mots (sacré Gédô), la description du motard qui se transforme en créature séduisante, et ta chute joliment tournée. Au plaisir de te lire Mijo 🙂

    • Hello Telle, merci d’être venue me lire. Suis ravie de ton enthousiasme. Bbizh Mijo

  • merci pour cette rencontre entre culture et aventure au fil de l eau, une signature qui tient a peu de choses .une goutte qui a fait débordé le vase de ce pauvre fermier qui se voyait déjà chevaucher la vie a motocyclette avec une creature de reve ……..

    • Merci Eric, d’être venu faire une virée sur mon blog et pour ton commentaire visé. Bizh. Mijo

      • Merci de Nadia de ton passage dans le jardin de ce pôvre Gédö!

  • Merci pour cette histoire à la fois jolie et drôle que j’ai lue récemment entre deux cours ! J’ai bien rigolé en écoutant les petits plantes et en suivant le pauvre Gédo sur ses montagnes russes émotives et agricoles. Nadia

  • Bonjour Mijo ! Bon, j’ai enfin trouvé le lien et le temps pour venir lire tes textes dont on m’a parlé via l’ELS ! Je reconnais la consigne des dix mots, et tu en as extirpé un texte drôle, déjanté qui est parfait pour ce samedi matin ! J’ai beaucoup aimé la discussion avec miss batavia et la pauvre menthe ! Et j’aime tout autant le questionnement derrière avec la problématique des grandes entreprises, des petits agriculteurs, de la permaculture… Bref, je reviendrai ! Belle journée, Sabrina (ex ELS) !

    • Bonjour Sabrina,
      Quelle agréable de te trouver sur mon blog. Je suis ravie et te remercie de ta lecture attentive. Au plaisir de se recroiser,et d’échanger via les blogs. Heureux premier wee-end de déconfinement.

  • Bonjour,

    Je viens de découvrir votre blog. Je voulais laisser un petit mot pour vous dire j’aime énormément la patte de l’écrivaine, très imagé avec beaucoup de métaphore ce qui permet de bien imaginer les scènes. Et surtout la chute – je ne m’y attendais pas – je me suis fait surprendre.

    • Bonjour Margaux, merci pour ton commentaire. Oui j’apprends que les chutes inattendues du lecteur font la réussite d’une histoire.

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