Le voisin toqué.

Temps de lecture : 3 minutes

L’agent immobilier nous avait avertis : « Ne faites pas attention au voisin d’à côté, il est un peu toqué. »

La première bizarrerie de cet étrange voisin m’apparut quand je l’aperçus de la fenêtre de ma chambre, armé d’une frontale, d’une pelle et d’une pioche, et chaussé de charentaises toutes neuves. La haie de seringats et d’hortensias très épaisse me cachait ce qu’il faisait. Je l’entendais ahaner, souffler, à chaque coup de pioche. C’était clair qu’il peinait. Mais à quoi faire ? Ce petit manège recommençait chaque soir à 19 heures, lorsque je remontai du dîner, et que je m’installai à mon bureau, pour calligraphier dans mon journal, ce qui m’avait plu ou déplu dans ma journée. Le moment où je choisissais le mot du jour le plus joli entendu, ou la phrase la plus exquise lue, dite par ceux que j’avais croisés. Au bout d’une semaine d’observation du même rituel, je prétextai après le souper, une envie de faire un tour au jardin, me portant volontaire pour sortir Eclair, notre golden retriever. Surpris par un tel enthousiasme, mes parents n’objectèrent aucun contre-argument. Je préférai m’adjoindre Eclair, non pas qu’il soit aussi impressionnant que le Beauceron de ma tante Huguette, mais au moins un chien qui grogne cela peut être dissuasif. J’avais peut-être un voisin serial killer. Mieux valait assurer mes arrières. Je m’approchai de l’endroit où officiait notre voisin. Ça creusait, je reconnaissais le son d’une pelletée que l’on charge et que l’on déverse. Je le vis retourner chez lui et revenir avec des sacs poubelles chargés. Enterraient-ils ses déchets ou pire un cadavre découpé ? Je me terrorisais tout seul. Voyons, je n’étais pas une chiffe molle ! Je m’enhardis et écartai un peu plus les pompons d’hortensias, afin d’avoir un point de vue plus pertinent sur le jardin du voisin. Quelle ne fut ma surprise de constater qu’il enterrait ses charentaises, ses vêtements, son oreiller, qu’il déballait des sacs poubelles. Pour sûr, ce voisin était bizarre. Cachait-il de l’argent dans ses charentaises ? Je voulais bien l’admettre, mais ses vêtements ? Il ne m’avait pas semblé que ceux-ci soient tachés de sang, ou d’une toute autre matière compromettante.

Je m’en retournai avec une foule de questions vers la maison, Eclair, frustré de n’avoir fait une promenade que jusqu’au bout du jardin, tirait sur sa laisse pour flâner encore. Qu’à cela ne tienne, dès demain, j’aurai le cœur net de cette étrange manie du voisin.

Maman ayant fait ces cookies de la mort, ceux avec les énormes pépites de chocolat et des éclats de noisette – une tuerie pour le goûter – je proposai l’air de rien, d’en porter au voisin pour me présenter. Ravie, de me voir m’intéresser à des humains, plutôt qu’à mon smartphone, elle s’empressa de préparer un Tupperware. Je trouvais notre voisin installé dans la balancelle sur sa terrasse. Il était dépité. Il m’accueilli avec emphase trop heureux d’avoir de la visite. Après un bol de chocolat chaud et ragaillardi par les cookies de maman, j’osais demander :

Vous sembler triste monsieur Cœurdeboeuf ?

C’est vrai mon p’tit gars. Je ne comprends pas, chaque matin quand je me réveille mon oreiller a disparu, mes charentaises et mes vêtements aussi. Alors tous les matins je retourne en acheter. Pourtant ma porte est fermée à clé, personne n’est entré. Je ne sais quel plaisantin me cache mes affaires, et cela m’épuise. J’ai l’impression que mes nuits ne sont plus réparatrices des tensions de la journée. J’ai le sentiment d’avoir pioché, et remué de la terre du jardin toute la nuit.

Je souri et lui demandai s’il y avait des cas de somnambulisme dans sa famille. Puis je le pris par la main, et au fond du jardin, près de notre haie d’hortensias, je creusai et déterrai des dizaines de charentaises, autant d’oreillers et de vêtements.

Depuis ce jour, j’ai appris à ne pas juger sur les apparences, qui sont souvent trompeuses. J’avais aussi trouvé un nouvel ami, qui joua le rôle de mon grand-père paternel disparu brutalement en mer. Il était marin-pêcheur.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa

4 Comments

  • Bonjour Mijo. Le pauvre, enterrer la nuit ce qu’il achète le jour, c’est comme Pénélope et son ouvrage sans le retour d’Ulysse ! Le somnambulisme c’est surprenant. Je me souviens d’un voisin de mon âge qui la nuit descendait l’escalier, allait ouvrir la porte d’entrée puis remontait se coucher. Ses parents ont mis des mois pour comprendre qui ouvrait la porte. Beaucoup d’humour dans cette histoire. Bise

    • Cooki Nadiège, oui le somnambulisme provoque des situations cocasses au sein des familles, et j’ai souvent entendu des histoires abracadabrantesques à ce sujet 🙂

  • J’ai été touchée par l’histoire de ce papy somnambule racontée avec tendresse.

    • merci Bernadette 🙂

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