Par hasard et pas rasé.

—Bruno, ton expo Ampulove  fait sensation! Belle idée que de photographier des parties de corps en macro.

—Merci Simone. Tu connais l’aphorisme de Robert Capa : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près.« 

—Ce dépouillement permet de  focaliser l’œil sur l’essentiel de la beauté de ces femmes mutilées de quelque façon que ce soit. Allez viens trinquer avec tes fans.

—Simone, tu sais que je hais les mondanités.

—Oui, oui, cependant ne me dis pas que n’as pas remarqué la Vénus au regard de miel ourlé de longs cils noirs qui t’a acheté trois photos.

—Prends son adresse, je lui enverrai une carte de remerciements.

—Mais enfin Bruno, la féminité te fait peur? Depuis combien de temps n’as –tu pas eu d’histoire amoureuse? (Silence.) Pardon, je suis maladroite.

—Non, chère amie. Tu as raison. Le temps a passé. Je me suis noyé dans le travail en prenant soin de dresser autour de moi une véritable tour d’ivoire. Ce soir j’oublie les douleurs. Rejoignons les invités et enivrons  – nous.

Simone frappe délicatement sur sa flûte de champagne pour réclamer le silence.

—Mesdames, messieurs j’aimerais porter un toast à Bruno FOSTER pour cette exposition hors du commun. C’est la première fois qu’il ose le sépia. J’ajoute qu’en tant que manager je me réjouis du succès que vous témoignez à cette expérience novatrice. Enfin je vous rappelle que le produit des ventes sera intégralement versé au centre de rééducation de La Roche Percée.

Bruno sourit, s’éclaircit la voix puis :

—Merci à toutes et tous de votre soutien et de votre enthousiasme. Les discours ne sont pas mon fort, alors trinquons,  je déclare le buffet ouvert.

Les applaudissements fusent, les poignées de mains s’enchaînent, les échanges de carte de visite se multiplient. Bruno s’apprête à s’éclipser discrètement lorsqu’une verrine avocat crevettes vient s’étaler sur son costume en tweed.

— Pardon, je suis confuse. Attendez, laissez moi vous aider à nettoyer. Bredouille la femme aux iris mordorés.

Avant qu’il ne puisse réagir, la maladroite invitée agite un kleenex imbibé de l’eau du seau à glaçons, et tente de faire disparaître le contenu de la verrine sur le précieux tissu. 

—Oh c’est pire! Ecoutez tenez voici ma carte, envoyez moi la facture du pressing. Je m’appelle Adèle FARWELL. Je suis fleuriste au coin de la rue Saint-Eve.

—Ce n’est rien, rougit Bruno.

—J’insiste! Répond Adèle.

—J’accepte à la condition que vous veniez découvrir mon jardin de vie et de mort.

—Vous m’intriguez, minaude Adèle. Un « poison garden », comme dans Harry Potter?

—Exactement, renchérit le photographe. Dimanche midi, je  vous préparerai de quoi nous sustenter, avec des denrées comestibles du jardin de vie. Je vous envoie l’adresse par texto de suite.

Adèle masque son embarras  face à une telle rapidité et sa vélocité à accepter un rencard depuis la phrase meurtrière de son ex, suite à son accident d’escalade— bon tu sais quoi, je fais mes valises, je ne vais pas passer ma vie au mieux avec une rotule mécanique au pire à pousser un fauteuil à roulettes—. Bruno est quant à lui encore plus abasourdi de sa témérité audacieuse face à la gent féminine. Simone qui n’a rien perdu de la scène, se félicite de cette rencontre inopinée.  

De retour chez lui, Bruno ne trouve pas le sommeil, ses vieux démons reviennent le hanter. Comment ai-je pu ainsi baisser ma garde devant cette inconnue? Ses yeux m’ont hypnotisé et complètement désinhibé. Quel idiot, venez visiter mon jardin de vie et de mort! Ya mieux comme carte du Tendre à parcourir pour conter fleurette! Séduire n’est plus pour moi. Tard dans la nuit il finit par s’abandonner à Morphée. Pourtant sa nuit n’est pas réparatrice, et au réveil Adèle est plus que jamais présente dans ses pensées. Sa décision est prise il doit l’informer de sa situation avant ce rencard.

Adèle aussi  n’a pas eu le sommeil paisible. Le talentueux photographe lui titille le cerveau archaïque, son énergie de mâle primate lui cajole les hormones et lui réveille les ovaires. Bref ce n’est pas un bipède ordinaire, mais un bipède à la fois inquiétant et rassurant. Un mixte entre le chien qui protège et le loup qui menace. Arrête de t’enflammer ma cocotte, tu n’es plus que de chair constituée, tu n’es plus normale. Les larmes coulent sur ses joues alors qu’elle masse son moignon de la cuisse.                                                                                         

Bruno passe une mauvaise semaine. Simone le harcèle pour divers interviews, émissions radios ou télés. Il reste muet. La panique le gagne au fur et à mesure qu’avance le jour J, du rendez-vous. Il regarde ses albums photos, lorsqu’il parcourait le monde en tant que reporter d’investigation quelque soit le danger. Mais ça, c’était AVANT lorsqu’il pouvait courir. Remontent à sa mémoire, des émotions corsetées de non-dits, gondolées de souvenirs, plissées de larmes. Soudain, la sonnette du portillon le sort de sa nostalgie.

—Bonjour, s’il vous plaît  je suis en panne, et mon téléphone n’a plus de batterie. Puis-je appeler un garagiste de chez vous? Annonce une voix  féminine dans l’interphone. Pourvu que ma stratégie fonctionne se dit Adèle.

Bruno est contrarié. Il déteste les visites imprévues surtout lorsqu’il est en tenue négligée, sans sa prothèse de jambe et pas rasé depuis trois jours. Cependant en bon gentleman mais à contre cœur, il actionne le déverrouillage du portillon. Derrière la baie vitrée de la cuisine, il observe l’inconnue chapeautée qui avance. Sa démarche légèrement claudicante l’interpelle. Il n’a pas le temps d’y réfléchir, qu’elle toque à la porte d’entrée. Bruno se meut entre les meubles et quelle n’est pas sa surprise lorsqu’il ouvre la porte de se retrouver face au regard de miel qui l’obsède depuis le vernissage de son expo.

Adèle, se fige. Elle perd toute son assurance, devant Bruno FOSTER en fauteuil roulant!

La jeune femme soulève alors sa longue jupe et murmure:

—L’amour ne se résume pas au nombre et à la longueur des membres possédés ou non.

Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa

11 Comments

  • Épatant, l’amour ce mystere qui enivre de joies et de bonheur…!!!

  • Salut Mijo, toute mignonne cette histoire d’amour, et la chute est très belle !

    • Hello Telle merci de ta lecture. Hâte de relire tes histoires:)

  • Un plaisir de découvrir ton texte, c’est une histoire touchante, où chacun a des perceptions / appréhensions sur l’autre, pour finalement annoncer une idylle où le mensonge n’aura plus sa place ;)! J’aurais bien vu une phrase plus percutante pour la toute fin, connaissant ton style et ta vivacité !

    Belle journée à toi, Sabrina.

    • Merci Sabrina, de ton passage. Oui j’ai cherché une chute percutante, mais point d’idée, que l’herbe qui verdoie et la poussière qui poudroie…

  • Coucou Mijo ,
    Une Belle Histoire d’ Amour …
    Comme quoi  » Le Coup de Foudre  » Existe Bien !! ( surtout par ce Temps Orageux de ce Vendredi )
    Nous avons beaucoup Aimé Ton approche du Handicap dans une Relation Amoureuse …
    Ton Histoire le Suggère et Nous supposons ?
     » Qu’Ils Furent très Heureux et Eurent de Beaux Enfants  » !!
    Pour Nous , le Meilleur de La Série  » .
    Bon W-E et Bisousss de Nous Deux .

    • Bonjour Marcel et Maryvonne, merci de votre fidélité dans la lecture des textes!!! Je suis ravie que cela vous plaise!!

  • Bonjour Mijo
    Toujours agréable à lire ce que tu écris. Même si les histoires ne sont pas toujours vraiment drôles il faut rester lucide et c’est ça la vie !
    Bibis

    • Merci Patricia d’être venue me lire. Bizh

  • Hello Mijo,

    Merci de tes textes, qui à chaque fois nous emmènes ailleurs, comme quoi qu’un simple avocat-crevette peux amener à une très belle histoire…
    Des grooossses pensées à toi..Bizh..

    • cooki Loïc,
      trop chou de si loin, perdu au bord du lagon d’être venu me lire et d’avoir laissé un ti com!! Oui faut se méfier des cocktail crevettes, avocat et mangue….

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