Premier jour de retraite.

Temps de lecture : 3 minutes

Pour l’agenda ironique du moi de mai, c’est PHOTONANIE qui héberge les textes des participants

Madeleine avait accepté très tôt ce que d’autres mettent des années à effleurer. Effleurer de l’amour la substantifique moelle, car rien ne se déroule comme on tend à nous le faire croire. Croire, là était bien ce qui l’agaçait. Agacée par un chef de service, aussi empoté qu’une coquecigrue avec la moitié d’un coq, flanqué d’une équipe de collaborateurs véritables bec à foin. Foin, d’authenticité dans ce panier de crabes. De vieux crabes exubérants se gaussant des petites mains de l’entreprise, dont ils se jouaient leur promettant monts et merveilles au sein de la société, dès lors qu’ils agissaient en employés corvéables à merci. Madeleine personne vérécondieuse ne trouvait pas sa place dans un tel substrat. Substrat imposé par une vie professionnelle qui appartenait maintenant au passé. Passé de Madeleine qui n’avait connu ni grand amour, ni grande passion sulfureuse, pas de riz jeté sur le parvis non plus. Encore moins la chaleur et la complicité d’un réveil voluptueux sous la couette. Le bilan de sa vie au premier jour de sa retraite n’était pas rutilant. Il était temps de changer d’horizon et de climat. Ce faisant, en croquant son petit pain suédois qu’elle tartinait de glace à la vanille, elle lut : « Keep clam and have a krispoll ». Sa pensée s’échappa et elle se retrouva au royaume des glaciers, où vibrèrent les chants des princesses des neiges. L’azur du ciel se reflétait sur une couette poudreuse, jalonnée de vagues blanches ciselées par le blizzard. Le paysage devint alors un décor fantastique, où chaque empreinte s’effaça sous des dentelles de givre ou des écharpes de neige. Au rythme des flocons, et des éclats de fragments d’icerberg, se sculptèrent des formes figées dans la glace. Les miaulements de quatre angoras sur la douzaine de chats qu’elle chaperonnait, la tirèrent de sa rêverie. Engoncée dans sa robe de chambre en taffetas rose dragée qui malmenait ses rondeurs, Madeleine traîna ses pantoufles élimées au portail, et releva son courrier. Une publicité attira son attention. Un voyage en terre d’Islande était à gagner moyennant quelques réponses à un questionnaire. C’était une confirmation, l’appel du grand froid était bien son futur port d’attache. Ragaillardie, elle chercha sa tablette enfouie quelque part sous une pile de romans à l’eau de rose. (A défaut de connaître l’amour, elle le vivait par procuration au gré de l’imagination d’une Barbara Cartland ou d’une Danielle Steel). Sur son canapé, entre magazines, publicités en vrac, journaux, elle se casa et pianota sur ladite tablette retrouvée dans la salle de bains sous une montagne de linge. Au bout de quelques heures, elle avait appris beaucoup sur la vie des pêcheurs de morues de l’Islande et de la Norvège en passant pas la Suède et le Danemark. Elle s’était passionnée de la légende des Trolls de Reynisdrangar. Avait découvert Reykjavik façonnée par l’énergie d’une terre encore vierge de la conquête de l’immobilier. S’était esbaudie devant les colonnes de basaltes du canyon de Studlagil et son eau turquoise.  L’attrait des vastes espaces, des grottes au dôme de cristal de glace avaient eu raison des dernières hésitations de Madeleine. C’était décidé, elle qui n’avait connu que solitude et indifférence, et avait par conséquent apprivoisé la solitude, s’en irait poser ses bagages au village de Vik, balayé par vent et pluie, mais illuminé des aurores boréales. Les félins qui n’avaient pas encore eu leur pitance, vinrent la réclamer à grand renfort de ronronnements, de frôlements de la queue sur les mollets fripés de leur maîtresse pour certains alors que d’autres plus impatients faisaient le gros dos pour manifester leur appétit à rassasier. Seule ombre au tableau pour un nouveau départ, entre son syndrome de Diogène et forte propension à la syllogomanie, comme allait-elle faire le tri de tout ce fatras de boites, de livres, journaux, d’objets hétéroclites gardés au cas où ? Ce constat réduisit l’enthousiasme de l’ailurophile, qui mesurait également la lourdeur des démarches vétérinaires et sanitaires pour tous ses chats. Elle se dit qu’elle pourrait y réfléchir demain. Chaque jour un petit pas suffit disait son défunt père.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa

15 Comments

  • Merci pour cette belle histoire Mijo et pour m’avoir remis en mémoire la plage de sable noir de Vik…
    Défi bien relevé avec une belle anadiplose au début, ce n’était pas facile à faire 👍

    • Hello oui les commentaires doivent être approuvés 🙂 Je me doutais que tu étais allée en Islande 🙂 Merci à toi pour ce défi qui m’a enrichie avec les nombreuses recherches afin de m’imprégner du contexte, du vocabulaire 🙂

  • Bizarre, mon com a disparu, ou doit il être validé? Je reviendrai voir plus tard…

  • Bravo pour ta participation, MiJo.
    On e envie de connaître la suite de ton histoire !
    Bonne journée.

    • Merci Jean-Louis de ta lecture. Effectivement je me suis fait la réflexion que j’avais un incipit propice à développement plus long.

  • Chouette texte respectant bien toutes les contraintes mais est-ce une fiction ou la réalité ?
    En tout cas, j’ai bien reconnu et aimé ta description de l’entreprise, on s’y croirait.

    • Hello John, merci du passage . Il s’agit d’une pure fiction ( perso je n’ai pas de chats, même si j’ai fait à la retraite un bond de 22000kms du Pacifique à la Bretagne), et d’une grande observation des relations entre les individus, des luttes de pouvoir, des mesquineries et j’en passe.
      A bientôt de te lire

  • Belle histoire et défi relevé haut la main.

    • Merci Isabelle de ton passage. Ta participation est une pépite!

  • J’ai beaucoup aimé ton texte. Défi pleinement reussi !

  • De même que ce texte m’a procuré une belle récré, je te souhaite de bien profiter de ta retraite, Mijo.
    Des bises,
    David, alias…

    • Merci David alias… 🙂 de ton passage. Oui la retraite est à apprivoiser et à organiser. Heureusement l’écriture est là !

  • eh bien on s’y croirait ! merci Mijo, c’est sûr que l’Islande n’est pas Néa mais des madeleines mangeant des krisprolls ce n’est pas courant non plus….. je me joins aux autres lecteurs pour suggérer une suite éventuelle quand tu auras envie de t’amuser

    • Merci Gibulène, et bien d’accord avec toi les deux lieux sont opposés tant dans la végétation que le climat. Une légère ressemblance peut -être avec Rotorua en Nouvelle -Zélande que je connais bien. Pour la suite, je crois que j’ai cette possibilité sur tout ce que j’écris, car on me le dit souvent. C’est sans doute que je dois écrire maintenant plus long 🙂 A bientôt de te lire 🙂

  • Belle lecture matinale, que j’avais remise au samedi ahah. Déjà j’ai participé sur le fil (de l’écriture) et je découvre les textes enfin ! Tous les ingrédients y sont même si l’anadiplose a disparu, mais on s’envole à travers tes mots, alors on s’en fiche comme d’un Krisprolls ! Beau texte et belle journée à toi Mijo !

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