Quand sonne le glas du monstre en jupon.

4 Novembre 1966 dans le village de Petit-Quevilly, Violette Nozière à la lisière de sa mort dont la maigreur dépasse la minceur, évoque sa vie de femme avec sœur Donatienne venue l’accompagner.

—A quoi pensez-vous Violette? demande Sœur Donatienne.

—Aux poètes surréalistes qui m’ont rendu hommage et soutenue contre l’opinion, alors que la presse m’érigeait en criminelle, une odieuse empoisonneuse, parricide de surcroît.

—Cet hommage sonne comme une reconnaissance pour vous?

—Oui, j’aime les vers d’Eluard:

« Les hommes pour lesquels on est toujours neuve
Et la première(…)
Les hommes pour lesquels on n’est la fille de personne »

J’ai aimé qu’il fasse de moi, « l’ange noir » symbole de la lutte contre les dérives de la société bourgeoise, dont la parole audacieuse a « défait l’affreux nœud de serpents des liens du sang » disait-il.  Grâce à lui je suis devenue quelqu’un.

—Vous vous sentez trahie par les hommes? Interroge sœur Donatienne.

—Je voulais connaître l’amour. Je n’ai connu qu’un salaud et des gougnafiers ! Répond celle qu’on surnomme « la fleur vénéneuse du Mal ». 

 Silence.

Vous vous rendez compte même la justice n’ose employer le mot « inceste » tant la chose interdite est à ne pas prononcer. Pire Le Petit Parisien  titre « la monstrueuse accusation ».  Est-ce à dire que l’accusation serait plus « monstrueuse » que l’acte même d’inceste ? Poursuit Violette.

—Avez –vous le sentiment de ne pas avoir été entendue ? Rétorque la sœur.

—Oui. J’ai été bafouée, ignorée, par ces douze jurés, des hommes indignés qui chuchotaient en coulisse :

—La sexualité coupable de la fille qui enchaîne des « passages utilitaires » et des photos de nus, lave le père de tout soupçon! Comment peut-elle salir la mémoire de son père pour justifier l’acte criminel d’empoisonnement de ses deux parents, qu’elle a voulu maquiller en suicide?

—Elle chasse du mari à Montmartre. S’est même abandonnée à un nègre joueur de banjo. Quelle dépravée! Honte à elle.

—Saviez-vous qu’elle multiplie les amants depuis l’âge de seize ans, d’ailleurs elle a contracté la syphilis?

—Pourquoi ne pas avoir exercé votre droit de réponse?

— Au procès la présence de ma mère rescapée de l’empoisonnement, m’a muselée.

Des larmes coulent en silence le long des sillons de la vieillesse sur le visage de Violette. Sœur Donatienne se tait, respecte l’espace de silence qui apaise les émotions qui surgissent. Violette soupire et reprend :

—Si j’ai agi ainsi, vis-à-vis de mes parents c’est que, pendant six ans, mon père a abusé de moi. Mon père, qui alors que j’avais douze ans, m’a d’abord embrassée sur la bouche, puis m’a fait des attouchements avec le doigt, et enfin m’a prise dans la chambre à coucher et en l’absence de ma mère.

Violette marmonne ces vers de Benjamin Péret.

—« Mon petit papa tu me fais mal
disait-elle
Mais le papa qui sentait le feu de sa locomotive
un peu en dessous de son nombril
violait dans la tonnelle du jardin (…)»

Violette sourit, le regard tourné vers la fenêtre fixant une hirondelle qui s’éloigne puis fronce les sourcils.

—Qu’est ce qui vous tracasse Violette ?

—Cette hirondelle me rappelle ces harpies animées de voyeurisme, venues en nombre assister à mon jugement. Moi qui avais osé défier la toute puissance du père, le pilier de la société civile et de la famille. Je regrette de n’avoir le talent pour écrire les moments forts de ma vie.

—A quel moment particulier pensez-vous ?

—Mon procès, cette mascarade des hypocrites. Siffle-t-elle dans un soupir.

—Quelle image vous reste-t-il de votre procès? Ose sœur Donatienne.

—L’image des femmes en justice. Accusées ou victimes, les femmes ont peu de chances d’attendrir magistrats, jurés ou opinion, quand leur moralité -sexuellement parlant- est douteuse. Un homme peut s’offrir de jeunes jouvencelles, qu’à cela ne tienne, il faut bien qu’il se distraie. Or une femme qui ose pour survivre ou se faire une vie de grande dame, fricoter pour quelques picaillons, devient une cocotte « horizontale ».

—Votre mère vous a pardonné et vit avec vous, cependant que diriez-vous à votre père?

—Je me suis fais justice moi-même pour me réparer de ce que tu as déchiré en moi.

Après un silence, dans lequel s’invite l’image du père assassiné.

—Vous éprouvez de l’amertume? demande la sœur Donatienne.

—Oui pour les journaleux qui laissaient uriner leurs plumes dans leurs feuilles de choux du genre : comment peut-elle réprouver davantage l’inceste alors qu’elle s’est souillée dans les bras d’innombrables gigolos!!!

—L’amour…

—Parlons-en de l’amour. Lorsque j’ai été arrêtée au café tandis que je mangeais une glace, c’était sur la dénonciation d’un biquet ! Je pensais qu’il s’intéressait à moi. Seul l’appât de la récompense pour ma capture le faisait bander. Un autre rêvait de descendre dans le Sud en Bugatti. Fallait de l’oseille. « L’argent n’a pas d’odeur » disait-il.

S’ensuit une forte quinte de toux, des palpitations cardiaques. La maladie l’épuise. La sœur se retire silencieusement. Deux jours plus tard Violette encore appelée « la fleur du trottoir »  ferme les yeux définitivement.

Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa

8 Comments

  • Superbe,tu as un talent incomparable.
    On se sent impliqué dans cette écriture.

    • Hello Merci Robert,j’essaie oui de faire en sorte que le lecteur se sente concerné et impliqué dans ce que j’écris, ou du moins que cela l’invite à la réflexion.

  • Bonjour Mijo,
    Je n’avais pas eu le plaisir de lire cette nouvelle auparavant. C’est une belle idée que celle des confidences de Violette Nozières à une sœur qui l’assiste dans son passage de mort à trépas. Bravo pour la trouvaille !
    Ce qui m’a gêné dans ma lecture c’est plutôt l’utilisation des caractères en gras parfois entre guillemets et parfois en italique. Ce n’est qu’une réflexion formelle mais je pense que pour la compréhension de ton texte une seule phrase en gras, les monologues intérieurs en italique et les guillemets uniquement pour les citations ( qui sont les codes d’usage) donneraient plus de fluidité à la lecture. D’autant plus que tu as choisi une police de caractère quelque peu baroque ( on aime ou on ´n’aime pas mais ça c’est une question de goût ). Moi qui suis en train de me préparer à travailler enfin à mon blog, je dois te paraître tatillonne mais tu sais, » le fond et la forme » quels problèmes ! Quelque soit l’art que l’on pratique. Je te souhaite une bonne soirée et à bientôt te lire…

    • Bonjour Marie-Louise,ravie de te trouver dans « Funambule sur le fil de l’écriture ». C’est bien ce que je fais lorsque j’écris. 0 petits pas, je peaufine, j’améliore, je polie mon style, je m’approprie les outils littéraires et ceux de la mise en forme, qui ne sont pas à négliger. Je te remercie d’ailleurs de tes précisions. Bon courage pour ton blog.

  • Bonjour Marie-Josée,

    J’ai lu avec intérêt ton texte.
    Premier effet: il m’a donné envie de découvrir ton personnage, dont la qualification dans Wikipedia est « criminelle » comme d’autres sont « écrivain », « femme politique »… Je regarderai vraisemblablement le film avec Isabelle Huppert, dont je ne connais que l’affiche.
    Je l’ai préféré à ton exercice précédent, que j’avais trouvé un peu tarabiscoté, voire téléphoné. C’est pour cela que je n’avais pas réagi à l’époque.
    C’est aussi le plaisir d’y trouver quelques mots peu ou plus utilisés, comme gougnafier.
    Ce que je trouve déprimant, et cela n’a rien à voir avec ton écriture, c’est que pour beaucoup de personnes, ce que tu décris ici de la vision qu’une société a des femmes et des hommes a peu changé depuis les années 30.
    A quand le prochain texte ?

    • Bonsoir Jean-Claude, merci de ta lecture, et ravie que celle-ci t’incite à découvrir Violette Nozière qui a autant défrayé la chronique, et divisé la France en deux, que l’affaire Dreyfus.Prochain texte 7 août.

  • Bonjour Marie-Josée,
    Un très beau texte. Ton style est très fluide et tes mots choisis. Le titre donne envie d’aller voir plus loin et on n’est pas déçu. On connaît d’emblée la fin mais ce n’est pas gênant. Bravo à toi et à bientôt.
    Nadine

    • Bonjour Nadine, cette fois j’ai un titre qui ne peut s’adapter qu’à cette nouvelle et qui fonctionne bien dans son fonction attractive pour le lecteur. A bientôt

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