Sur des charbons ardents.

Temps de lecture : 4 minutes

Cinq ans qu’il attendait ça ! Enfin il avait la possibilité de damner le pion à celui qu’il haïssait depuis qu’il lui avait subtilisé la Rolex de son père, lors d’une partie de poker.

Depuis cette cuisante défaite, la pire humiliation de sa vie, Robert n’avait eu de cesse que de ruminer sa vengeance. Il se remémorait cette partie fatidique encore et encore.

Aujourd’hui, sa culpabilité laisserait place à la victoire. Il se sentait en veine. Il retrouverait la paix.

Plus excité qu’une puce sur le dos d’un cleps, alors qu’il finissait de ranger ses piles de jetons par couleurs, ses oreilles tressaillirent à un rire bien gras. Il leva les yeux et le vit! Face à lui venait de s’installer lunettes noires, bras musclés et tatoués, l’objet de son ressentiment, surnommé le Chacal ! Joueur agressif dans ses mises. Il ne laissait aucune carte gratuite et possédait une chance insupportable. Robert se raidit, le Chacal arborait la Rolex dérobée.  Il eut du mal à répondre au bonjour narquois de cet olibrius.

– Ouais..que..le meilleur gagne, bredouilla-t-il ravalant toute l’animosité que lui inspirait ce Chacal. Tout vient à point à qui sait attendre, pensa-t-il.

Le croupier, rasé de près, le crâne brillant, la cravate ajustée, la chemise d’un blanc comme sa dentition à faire pâlir la Mère Denis et Ultrabright réunis, sourit aux joueurs avant de mélanger les précieuses cartes. Les participants acquiescèrent d’un discret signe de tête en guise de « Vas-y, nous sommes prêts », tels des loups tapis, prêts à bondir sur les jetons.

-Bonne chance les gars, que la force du  poker soit avec vous ! lança le texan, à droite de Robert, en mâchant son cigare cubain nauséabond.

Le marathon du poker commença. Les mises de jetons s’entrechoquèrent et firent du bruit au rythme des mises. Ainsi caracolèrent  les couleurs sur le tapis. Les deux adversaires se défiaient main après main. Lequel terrasserait l’autre, était la question.

Robert était de plus en plus tendu, tous ses sens en alerte, sa gorge était sèche. Il ne perdait pas une miette des gestes du Chacal, allant même jusqu’à caler sa respiration sur la sienne. Il tentait de percer chacune des stratégies de son adversaire, observait sa manière de jeter les jetons sur le tapis, guettait le moindre signe de ses lèvres, de ses narines, les jointures de ses doigts lorsqu’il retournait ses cartes. Cependant regrettait de ne pouvoir lire le regard du Chacal dissimulé derrière ces monstrueuses lunettes noires.

-Hé, Blanc Bec, tu mises comme une souris. T’as la frousse ? l’invectivait le Chacal.

-Moi j’ai le courage de regarder la table sans me cacher derrière des lunettes!

Le Chacal comme a son habitude, misait gros et relançait à hauteur du pot, tous se couchaient, espérant une main d’écrou pour claquer le beignet à cet arrogant. Hélas, s’ils avaient du pique, ou du carreau au flop, c’était du trèfle qui se pointait au turn. Ou la dernière carte, la River qui laissait percevoir une quinte ou un brelan possibles chez les autres. Tous connaissaient les montagnes russes avec les gains.

Tout à coup, la tension monta d’un cran. Le joueur à gauche du Chacal venait de faire un tapis de 300.000 dollars. Tous les regards de la table se posèrent sur lui, le scannèrent, voulurent le transpercer pour lire ses cartes. Robert sentit ses tripes se vriller sous l’effet de l’adrénaline. Bluffait-il ? Personne ne connaissait ce challenger geek à capuche venu de Nouméa.

-Es-tu stupide ? dit le gros texan qui mâchouilla encore plus fort son barreau de chaise.

-Se la joue cheapleader le mioche ? rétorqua le Chacal, tout en relançant de 600.000 dollars.

Imperturbable, le Nouméen affichait une poker face, les yeux rivés sur le pot qui atteignait la coquette somme de 2.1 millions dollars, guettait la réaction de Robert. Celui-ci, suivit le Chacal avec une relance de 800.000. Chacun autour de la table était en apnée. La concentration enveloppait tous les joueurs dans une épaisse bulle de silence mêlée des volutes de tabac qui se consumaient aux coins des lèvres crispées.

La fièvre parieuse courait dans les veines. Le pot était à présent de 6.6 millions de dollars. Le Chacal jaugeait Robert.

-La souris se réveille! ricana-t-il, excité par la perspective d’un gros gain.

 Robert n’hésita pas, il fit tapis de toute sa cave. Piqué au vif, le Chacal fit de même et ultime affront, jeta la Rolex sur le tapis! Le texan folda, s’éclipsant de ce duel de killers, qui misaient jusqu’à leur dernier jeton.

Tous attendirent suspendus aux mains du dealer qui retourna la River. Un roi. Le Chacal triomphant abaissa sa quinte à l’as, certain de sa victoire. Un sourire insolent aux lèvres, il retira ses lunettes pour mieux apprécier la défaite de Robert. Celui-ci, se maîtrisa, dégluti, finit sa Coors, épongea son front, puis lentement dévoila ses cartes unes à unes. Il fixait de son regard d’acier le visage du Chacal pour mieux apprécier le rictus de l’horreur de la défaite lorsque ce dernier découvrit le carré de rois.

-Va au diable salopard! vociféra le Chacal.

-Eh oui mon gars t’ es baisé! La vengeance est un plat qui se mange froid.

-Quelle main de ouf!!! s’exclama le texan qui offrit un de ses précieux cubains à Robert, devenu le cheapleader avec ce gain de 20 millions de dollars, de la poker room.

Le Chacal, vexé de se retrouver ruiné avec ce carré, se leva et renversa sa chaise tant il écumait de rage. Cette déconvenue l’élimina du championnat.

Dépité,le challenger du Pacifique était abasourdi, terrassé par cette défaite qu’il avait anticipé comme une fête. Robert eut une parole de sympathie pour le jeune Nouméen qui comme lui, bien des années en arrière avait tenté sa chance croyant être gagnant avec une paire d’AS, perdant ainsi la Rolex de son père.

Un joueur de cartes doit apprendre qu’une fois que l’argent est dans le pot, ce n’est plus son argent, enseigna-t-il au jeune geek.

Robert se grilla le cubain caressant sa poche. Il avait récupéré la Rolex de son père. Désormais le poker c’était fini.L’honneur était sauf.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa

10 Comments

  • Bonjour Marie-Josée,

    On est dans l’ambiance ! L’utilisation du jargon du jeu permet de se plonger dans cet univers. Cette nouvelle est vraiment bien menée. Bravo à toi et joyeuses fêtes de fin d’année,
    Nadine

    • Cooki Nadine,
      merci d’être passée pour une lecture sur mon blog. Bonne année 2020, de belles écritures et peut-être l’embryon d’une future édition sont les vœux que je fais pour toi.

  • Bonjour Mijo,
    J’ai eu beaucoup de plaisir à lire tes textes, où je retrouve de la sensibilité, parfois surement un peu de nostalgie sans oublier un brin de fantaisie. Je les ai tous aimés mais je l’avoue, j’ai adoré le texte « Sur des chardons ardents », j’avais l’impression d’être présente près de la table de jeu et d’assister à cette partie de jeu ! En tout cas, ce sont des textes qui bien que différents sont à mon avis très bien travaillés et nous donnent envie de les lire jusqu’au bout !
    Je me demande pourquoi tu ne te lance pas dans l’écriture de romans ! (je serai une des premières à les lire).
    Merci pour ces doux moments de lecture que tu nous fais partager !
    Bonne continuation pour la suite !
    Bonne fêtes de fin d’année.
    A bientôt de te lire !

    • Bonsoir Emmanuelle,
      que d’enthousiasme à faire rougir une fraise!( on m’appelle parfois fraise des bois) 🙂
      Je suis ravie que ces lectures t’aient plu. Pour ce qui est de l’écriture plus longue, un roman ou une pièce de théâtre comme on vient de me suggérer, je croyais qu’il me fallait franchir la première page pour démarrer, or je m’aperçois que cela est plus compliqué et qu’il me faut acquérir des bases que je n’ai pas.
      A bientôt
      Bonne année

      • Ben me voilà sur ton écrit je suis pas le seul à aimée te lire bisous

        • Merci Robert d’être passé lire

  • C est ,d un genre différents sectes précédents écrits. J ai beaucoup aimé. C’est vif style de certains polars. C est très très bien

    • Bonsoir Michèle, merci de ton avis de lectrice avertie,fan de polar!!

  • De jolis textes que je savoure je me laisse porter au fil des mots pour une lecture enchantée

    • BonsoirMerci Eric, d’être venu me lire. Bonne soirée.

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