Bad trip to Mars.

Temps de lecture : 6 minutes

L’agenda ironique d’août 2022 es hébergé Chez l’Ornithorynque. Le récit démarrera de cette photo « Trip to Mars », et plus exactement de cette barraque foraine … l’époque importe peu, mais deux éléments devront apparaître dans la narration : la barraque et le bonimenteur (homme ou femme) – la suite … est à votre sauce et selon votre ivresse de mots et de voyage.

« Tout prévenu ou tout accusé est présumé innocent jusqu’au jugement de condamnation. »

Voilà l’inscription sur le papier pioché dans le bocal à papillotes de ce bonimenteur.  J’étais allée me promener à la fête foraine, histoire de me changer les idées. Je venais d’être remerciée par mon amant. Alors lorsque ce hâbleur de fête foraine m’a vanté un voyage sur Mars derrière son rideau de velours rouge et poisseux, comme un dépaysement total, une aventure inédite, je me suis dit que cela ne pouvait pas être pire, que de se faire larguer par texto.

Obscurité totale. C’est déconcertant, je ne sens plus mes bras, ni mes jambes. Je discerne un clapotis régulier sur ma gauche. Un liquide qui dégouline et suinte avec ce bruit caractéristique d’un robinet qui fuit. J’entends distinctement un battement cadencé dont je ne peux définir l’origine. Il plane une forte odeur de caoutchouc brûlé. Je n’arrive pas bien à définir la position dans laquelle je me trouve. J’ai, contre ma joue, une sensation de tiédeur un peu moite. Je n’ai pas mal, mais je ne peux pas bouger le petit doigt.

— Ah ! Vous voilà ! Bien, commençons sans tarder… Voyons… Petite vérification…Marie-Francine Saturnin…18 rue Waldeck Rousseau.

— Heu… Oui. Qui… Qui êtes-vous ?
— Père absent, élevée par une mère hypocondriaque, une sœur carmélite… ouais vous avez pas eu de bol… Divorcée, sans enfant. Vous confirmez ?
— Exact. Mais qu’est-ce que c’est que cet inventaire ? Que faites-vous là ? Qui êtes-vous ? Vous pourriez me donner un coup de main, j’ai l’impression que je suis coincée ?
— Nous n’avons pas beaucoup de temps, chère madame Saturnin. Alors, allons-y de suite. Ah ! Mince… la petite Agnès Ménard ! Une flèche artisanale dans l’œil droit. Vous l’auriez blessée intentionnellement. Ce n’est pas très bon.
— Quoi ? La petite Ménard ? C’était l’école du Petit Poucet ! J’avais huit ou neuf ans ! C’était un accident ! Ses propres parents ont… Qu’est-ce que vous venez me parler d’Agnès ? Vous sentez l’odeur de plastique cramé ?

Pas possible ! Ce type semble flotter devant moi. Je ne vois véritablement que son buste. Un haut front dégarni, une barbe poivre et sel, taillé court, une paire de besicles ovales serrées sur un grand nez droit, derrière lesquelles un regard triste compulse un cahier à spirale. Et ce veston… Un truc en velours côtelé brun ! Une horreur… sur une chemise à jabot ! Il me fait penser… Il me fait penser à un portrait d’Emile Zola. Oui ! C’est ça ! Zola ! Une photo ancienne qui figure sur un de mes livres de bibliothèque. En moins classe.

— J’ai chaud ! Dites, je n’arrive pas à bouger mes membres. Vous savez ce qui m’arrive ? Qu’est-ce que je fais ici ?
— Hum ? Chaud ? Logique. Poursuivons. Adolescence perturbée. Mère en suivi hospitalier. Et voilà Marc Berg… à deux doigts du suicide après votre rupture. Aucune raison valable invoquée. Le traumatisme l’aura suivi toute son affligeante et mesquine petite vie.

— De quoi ? Berg? Marc Berg! Je l’avais complètement oublié, celui-là. Je le remets vaguement : un petit déjà ventripotent, fan de Nana Mouskouri, niais et coincé. C’était un pari avec les copines, si je me souviens bien. J’avais perdu à « Audace ou vérité » et je devais l’embrasser avec la langue. Oh ! Dites donc ! Ça a assez duré ! Délivrez-moi au lieu de raconter des âneries sans queue ni tête. Vous voyez bien que suis en mauvaise posture !
— Je vois, je vois… Je vois surtout que ça ne s’annonce pas bien. Soixante-dix-huit, pensionnaire au respectable Institut jeanne d’Albret. Votre voisine de chambrée Céline Ouamba. Humiliation publique, commissariat, cellule, et exclusion. Vous auriez caché des morceaux de résine de cannabis dans son armoire. Vous prenez sa place dans le cœur de son amoureux. Ouamba mettra des années à s’en relever.

—  Ouamba ! Non, mais sans blague ! On s’en fout de celle-ci ! Hé ! Regardez… là… je n’ai pas du sang qui coule de mon oreille ?
— C’est possible. Pour Ouamba, erreur de jeunesse, rivalité amoureuse, ça peut se comprendre.

Moi, ce que je ne comprends pas, c’est ce que fait ce type avec ses binocles et son cahier pendant que je suis allongée. Suis-je bien allongée ? Pas sûr. Et ce bruit lancinant, ce petit claquement régulier, qu’est-ce que ça peut bien être ? J’ai du mal à respirer…pourtant ils avaient dit à la télé qu’on pouvait respirer sur Mars.

— Passons, Passons. Bêtises de jeune fille livrée à elle-même, inconstante et avec antécédents. Nous en arrivons à votre mariage. Vingt-deux ans. Vous convoitez Emmanuel Léger, un bellâtre, fils unique des établissements Diglionne, chantiers navals et rénovations. Bien. Bien. Vous évincez une rivale Mireille Garin, en la dénonçant, anonymement, comme appartenant à une organisation mafieuse. Procès, média, cabale, faillite des parents. Elle émigre définitivement en Argentine. Vous épousez Emmanuel.
— Eh ! Oh ! la famille Garin était louche ! La Mireille c’est une vraie blonde avec le cerveau d’une méduse qui ne méritait pas de devenir l’héritière des Diglionne. Dites, mon vieux… Je commence à avoir mal au crâne ! Vous ne voulez pas appeler des secours ?

— Inutile. Oh la ! Il semble que nous rentrons dans le dur ! Juillet 81. « Vernakalant », médicament antiarythmique, en excès dans le whisky du beau-père ! Pas joli, joli… Crise cardiaque, prévisible, du maitre des lieux. Belle-mère écartée en établissement psychiatrique l’année suivante et prise de direction de l’entreprise, suite à un malencontreux accident de plongée de votre mari, soi-disant une erreur de gaz dans sa bouteille à oxygène. Cerveau ravagé, séjour long en hôpital spécialisé en Suisse. Vous n’y allez pas de main morte avec vos proches…
— Vous allez passer toute ma vie à la moulinette ? Une minute ? Je ne crois pas avoir retenu votre nom ? C’est une situation de dingue ! Qu’est-ce que vous me voulez, à la fin ? Comment connaissez-vous tout ça ?
— Que croyez-vous, madame Saturnin ? Vous l’avez certainement déjà entendu : « Tout se paie en ce bas monde. » Ho Ho Ho ! Les ateliers voilures ! Fermés arbitrairement en 90. Trente personnes à la rue ! Encore un suicide…

— Il y en allait de la survie de toute la société ! Pas rentable, cette section ! Ce n’est tout de même pas ma faute si notre comptable s’était vendu à la concurrence en nous endettant jusqu’au cou ! Eh ! Au lieu de m’engueuler… J’ai la bouche sèche, vous n’avez pas un peu d’eau ?
— C’est certainement pour ça que vous avez ouvert des ateliers de confection de voiles en Afrique du Nord… madame Saturnin, un peu de décence. N’aggravez pas votre cas.
— Vous êtes un grand malade ! Vous voyez bien que je souffre, que je suis coincée, que je peine à respirer. Aidez-moi ! On arrive quand sur Mars ?
— Vous avez raison, finissons-en, madame  Saturnin. Vous vivez la grande vie, voyages, hôtels, voitures, vous pétez dans la soie comme on dit. Vous dilapidez la fortune de votre époux et… vous divorcez ! Il ne le supportera pas. On le retrouve, pendu, dans la lingerie de l’hôpital. Un dossier comme celui-là, j’en vois rarement. Quelques circonstances atténuantes… Eventuellement… Enfance solitaire, difficultés d’adaptation au monde adulte, du classique…
— Là… J’ai vraiment mal ! Au lieu de me faire un procès d’intention, vous devriez m’aider… Sortez-moi de là ! Je vois flou… Je n’entends plus le cliquetis… Hé ! Monsieur !  Qu’est-ce qui se passe ?
— Le problème dans notre affaire c’est que je ne vois pas beaucoup d’actions bénéfiques à faire valoir. Vous ne me rendez pas la tâche facile, madame Saturnin !

Tiens c’est bizarre, derrière « Zola », se tient un grand escogriffe ébouriffé, au teint bileux et au regard sournois de psychopathe. Il est enveloppé dans une cape mauve brodée de rosaces rouges. Il me scrute comme si j’étais un steak sur un barbecue. Je le retiens ce bonimenteur avec son baratin à deux balles. C’est sans risque et sensations fortes assurées. Tu parles, y’a un « Zola » qui m’a prise dans son collimateur !

─ Madame Saturnin, nous n’avons plus beaucoup de temps. Il me faudrait des témoignages qui vous soient favorables, des actions gratuites ou bénévoles, mêmes des dons anonymes pourraient aider. Vous ne voyez rien de probant ? Pas de bénévolat associatif ? Pas d’assistance à des personnes en difficultés… Une fondation… une sponsorisation à l’occasion, je suis preneur.


Il me fatigue ce type. Mais qu’est-ce qu’il me fatigue… Il déroule ma vie comme si je ne la connaissais pas. Qu’est-ce qu’il me reproche, « l’Emile Zola » ! Il a bien fallu que je me défende. La vie d’une femme de tête comme moi, ça n’est pas un long fleuve tranquille. J’ai mis quelques coups, mais j’en ai pris pas mal !
— Bon ! Si vous ne voyez rien d’autre… Je monte le dossier et je vous suis.

Ce que j’ai froid tout à coup ! Le cliquetis… c’est le bruit du clignotant du petit train sensé me conduire pour un «  trip to Mars ». Et l’odeur… Ça ne sentirait pas l’huile grasse brûlée par ici ? Je me souviens…le bruit de ferraille qui se tord, des boulons qui sautent. Un tronçon de fer qui m’atteint à la tempe, la vitesse, toujours plus vite, des pans du décors martiens qui se décrochent, le petit train qui déraille, suis coincée sur mon siège. Prisonnière des arceaux de sécurité. A la lecture du billet dans la papillote j’aurai dû refuser ce « trip to Mars »
— Hé ! Monsieur ! Votre nom ? C’est bien Zola ? Non ? Je crois que vous ne m’avez toujours pas dit votre vrai nom ?
— Aucune importance. Nous ferons de notre mieux, mais vu votre dossier ne vous attendez pas à un miracle. Pas de Tartare ou de Champs Elysée. Au mieux, le Pré de l’Asphodèle.
— ????
— Ah ! Oui ! Je vois… Je dois l’expliquer presque à chaque fois. Le Pré de l’Asphodèle ? C’est… Comment vous dire… C’est l’endroit commun des défunts où les esprits mènent une existence sans substance. Mais je vais avoir du mal à plaider votre existence. Avec le père Hadès aux manettes, je pencherais au mieux pour les Champs du Châtiment. Enfin… Nous verrons… Je manque encore de pratique, vous voudrez bien m’excuser. Vous êtes ma première cliente adressée par Saint-Pierre.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa

26 Comments

  • Eh bien eh bien, sacré « dernier voyage » , et « bad trip » avec Zola – le dernier que j’aurais imaginé emmener sur Mars 😉

    Quelle affaire, dis donc !!

    • Merci Patrick de ta lecture. Pour Zola, bah en lorgnant dans ma bibliothèque c’est le premier nom que j’ai vu dans la masse des autres 🙂

  • Eh ben…elle est partie très loin, Madame Saturnin…
    C’était pas son jour…
    Un mauvais transit de Mars, sûrement…:-)

    Très bien raconté, en tout cas…
    on est « transporté » dans ton histoire…
    et on y croit !

    • Merci La Licorne. Je suis touchée de ton enthousiasme. Oui il devait y avoir pour madame Saturnin une très mauvaise conjonction planétaire, avec un carré en Lune Noire et un Saturne rétrograde 🙂

  • J’ai adoré ton histoire. On devine assez vite qui est le monsieur mais c’est ta compréhension de la situation qui est très amusante.

    • Merci John, tu es très perspicace. Oui le décalé entre les deux protagonistes m’a amusée 🙂 A très vite de te lire 🙂

  • ça me semble très mal barré pour cette dame, il y aurait donc une justice 😉

    • Merci de ta lecture Adrienne. Je ne sais si une justice de l’au-delà existe, ni si son siège est la planète Mars, mais m’improviser avocate au jugement dernier m’a bien plu. A très vite de te lire 🙂

  • Tu m’as emmenée avec toi dans ce voyage au bout de l’horreur malgré tout très drôle!
    C’est donc vrai qu’il y a un décompte final de nos actions durant notre petite vie? Il va falloir vite redresser la barre et faire le bilan alors sauf si tout ceci n’est qu’illusion…
    Bonne journée.

    • CC Merci Bernadette d’être passée sur cette histoire qui n’est que pure élucubration 🙂

  • Waouh, un voyage qui tourne mal, et en aller-simple on dirait !
    Ne va pas sur Mars qui veut…

    j’ai bien aimé ta façon de raconter, la tension qui s’installe et la vie un peu compliquée de l’héroïne 🙂

    au passage, tu es toujours partante pour animer l’agenda ironique de septembre ??

    • Oui aller sur Mars se mérite 🙂
      Pour AI de septembre, suis femme de parole je veux bien cependant j’ai besoin d’aide pour l’histoire du récap pour les votes ça je ne sais pas faire ..je te fais un mail

  • Sacrée Marie-Francine, celle-ci ne retournera pas chez ses parents! Bien moins modérée que celui qui donna son nom à la rue qu’elle habite, elle en a fait chanter (de douleur) quelques-uns. D’ailleurs, la petite Ménard, exilée au Québec, en a fait son métier. Enfin, que n’a-t-elle pas appliqué à la lettre le « Rêve, lis et deviens » de sa chère institution version Saint Germain en Laye, elle savait bien pourtant que celle de son île avait fermé ses portes! La voilà maintenant au faît d’un drôle de voyage, puisse Saint-Pierre se planter de cliente et revoir sa copie: ben oui, les nanas larguées par SMS, divorcées, avec (3) enfants ou pas, ça court les rues, pas si loin du champs de Mars.
    Merci de votre texte énergique, je me suis bien amusée à vous lire .

    • Merci Lyssa Mara de votre lecture et de votre commentaire véritable voyage à lui seul 🙂 Suis ravie que l’amusement fut au rendez-vous de votre lecture 🙂

  • Très bon texte, Marie-Jo. Même si on devine assez vite qui est Zola, la découverte progressive de la vie de ton héroïne est parfaitement menée !

    • Merci Jean-Louis de ton appréciation. Effectivement les fins limiers que vous êtes dans la team de l’AI auront vite fait de repérer les indices quant au Zola 🙂

  • Eh ben ! quelle histoire ! Et quelle belle chute. Une vraie réussite. J’ai beaucoup aimé ! merci pour ce bon moment de lecture

    • Merci Nadiège de ta lecture 🙂 Les effets de chute me plaisent bien oui 🙂

  • Cinématique à souhait ! Bravo, MiJo’ !
    Et puis, youpi ! J’ai retrouvé la piste de l’A.I. Merci, merci !

    • Ah chouette j’avais crains qu’une fusée ou un satellite ne t’ait oublié quelque part dans le cosmos 🙂 Ravie de te retrouver

  • Doublement bravo! Hâte de vous jouer, avec votre a.i de septembre.
    🙂

    • Merci Lyssa Mara. L’AI de septembre est en ligne ..je flippe un peu pour cette première fois 🙂

  • Quelle histoire! Un vrai plaisir à lire! 🙂

    • Merci Véronique au plaisir de te lire pour l’AI de septembre 🙂

  • Excellente nouvelle ! Marie-Francine a un bon palmarès de « serial killer » ! Elle rivalise largement avec Marguerite ! De l’humour, de l’énergie , de l’ironie, c’est la réussite une belle histoire.
    Bravo Marie Josée, comme toujours tu as le don de nous transporter loin de notre train-train quotidien !

    A très bientôt

    Marie Christine

    • Cooki Marie-Christine, comme tu dis, d’ailleurs Marie-Francine s’est invitée dans l’histoire de Marguerite. Elle est aussi fourbe qu’elle et machiavélique 🙂
      A bientôt

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